Apprendre

L’Amour par Mademoiselle Islam

Ce modeste billet fait suite à un échange avec un ami. De cet échange est nait d’autres échanges que je tenais à partager avec vous.

Message d’un ami le 22 octobre 2018 :

Citation de Saint Thérèse de Lisieux :
Enfin j’avais trouvé le repos… Considérant le corps mystique de l’Eglise, je ne m’étais reconnue dans aucun des membres décrits par St Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous… La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l’Eglise avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Eglise avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise, que si l’Amour venait à s’éteindre, les Apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang… Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, qu’il est éternel !… »

Réponse de Mademoiselle Islam :

L’Amour est en soi, il est une lumière qui se nourrit de ceux qui nous entourent. Il ne peut se vivre seul, la présence de l’autre est essentielle, dans le respect et l’humilité.

Nous naissons avec l’Amour, Dieu nous l’a insufflé à notre naissance mais l’Amour s’apprend, se découvre et grandit tout au long de notre vie. Nous sommes des apprentis de l’Amour tout au long de notre présence ici-bas.

L’Amour ne peut grandir sans connaître la souffrance, la tristesse, sans le départ ou l’éloignement de ceux que l’on aime. C’est un passage, un rituel, une initiation ; l’Amour se révèle alors à vous comme une fleur qui éclot au printemps, comme la rose du Petit Prince qui se secoue pour se faire belle.

L’Amour ne doit pas être envahissant, l’Amour doit être un juste équilibre dans notre relation avec les autres, ni trop peu, ni trop moins. Vous rencontrerez des gens qui essayeront de briser cet Amour, par jalousie, par bêtise ou par méchanceté. Mais s’ils peuvent vous briser un instant, votre Amour ne se brisera pas car il est bien vivant en vous. Ce n’est pas une épine ou une griffure qui va le faire disparaître ; juste se retirer dans le silence de soi, quelques temps, pour retrouver la paix, pour guérir et mieux rebondir.

Aimer l’autre, apprendre à s’aimer, c’est se rapprocher de l’Amour divin. C’est ce regard d’Amour que Dieu a posé sur nous et qu’Il aime voir jaillir en chacun de nous, chaque jour.

Message d’une amie le 22 octobre 2018 :

Aimons-nous sincèrement ? Savons-nous aimer ? Ou avons-nous fais de l’Amour un tabou ?

Réponse de Mademoiselle Islam :

Sourate Ṣâd [38 :71-72]

 Lorsque ton Seigneur dit aux anges : « Je vais créer un être humain à partir de l’argile. Une fois que Je lui aurai donné sa forme définitive et l’aurai animé de Mon souffle, vous vous prosternerez devant lui »

Dans ce verset, l’être humain est le réceptacle du souffle divin, il est le dépositaire d’une parcelle de l’Esprit de Dieu. Tout être humain naît de l’Amour de Dieu, à la naissance il est un être pur. Tierno Bokar[1] disait sur ce sujet « Dieu est Amour et Puissance. La création des êtres procède de son amour et non d’une quelconque contrainte. Détester ce qui est produit par la Volonté divine agissant par Amour, c’est prendre le contrepied du Vouloir divin et contester Sa sagesse. Exclure un être de l’Amour primordial, c’est faire preuve d’ignorance capitale. Que notre amour ne soit pas centré sur nous-mêmes ! Qu’il ne nous pousse pas à n’aimer que ce qui nous ressemble ou à n’épouser que les idées semblables aux nôtres ! N’aimer que ce qui nous ressemble, c’est s’aimer soi-même, ce n’est pas aimer »[2]

L’Amour de Dieu est infini, au-delà de ce que nous pouvons imaginer ; nous avons reçu une parcelle de cet Amour et nous devons apprendre à répandre l’Amour autour de nous pour faire vivre cet Amour déjà présent en nous. Dans la création divine, la présence de l’Autre est essentielle dans notre construction. Il paraît donc inconcevable de rejeter celui qui est différent du fait de sa religion ou de sa non-religion, du fait de son statut social, ou de ses origines. Cela va à l’encontre de ce que Dieu nous demande. Jésus a dit « Aimez-vous les uns, les autres comme je vous ai aimé »[3]. Ces propos si forts nous invitent à mettre l’Amour au sein de tout ce que nous faisons au quotidien, que l’amour est tout, qu’il embrasse tous les temps et tous les lieux[4].  Nous devons apporter toute notre attention à l’Autre et donc à nous-même. Les trois monothéismes ont sans cesse, à travers les Prophètes, rappelé ce message à l’Homme.

En islam, à chaque sourate et lors de ses prières, le croyant ou la croyante dit : « Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux ». Dans le judaïsme et en islam, le mot « Miséricorde » renvoie à la figure maternelle. En hébreu, le mot « rah’amim » désigne le sein maternel, en arabe, le mot « rahma » désigne l’utérus maternel. Ces deux définitions renvoient à la protection de celui qui va naître, la protection du prochain c’est-à-dire à un processus d’amour. Il serait alors possible de traduire « Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux » par « Au nom de Dieu le Tout-Rayonnant d’Amour, le Très-Rayonnant d’Amour »[5]. Il correspond au lien matriciel si intime entre une mère et son enfant. Il en est de même du lien qui unit Dieu à Sa Créature, c’est un amour infini et intime qui les unit.  Ce lien de transcendance qui les unit ne peut être visible uniquement dans le rapport des autres (et donc dans un rapport d’immanence). La présence de l’Autre dans notre propre développement spirituel est primordial. C’est ainsi que la spiritualité d’un être peut se révéler au sein de nos sociétés (nul besoin d’habits ou de démonstration religieuse excessive), le Prophète (PBSL) n’est-il pas venu pour parfaire les nobles caractères. C’est par notre comportement extérieur que se révèle notre foi intérieure, notre amour pour son prochain.

Reprenons le message de mon amie sur le fait que l’Amour était devenu un tabou en islam : « j’ai l’impression que souvent on veut l’effacer, le laisser en arrière-plan dans le meilleur des cas, pour laisser place à une soi-disant « raison », démesurée, qui au final n’est même plus de la raison ! L’amour devrait être un mot d’ordre pour chacun d’entre nous, tant dans notre relation avec Notre Créateur qu’avec Ses Créatures, tant dans notre pratique religieuse que dans notre simple quotidien. » 

Elle a raison, le mot « Amour » nous ne l’entendons que trop peu dans les prêches du vendredi, dans les conférences ou tout simplement dans nos discussions quotidiennes. Ce mot fait peur car parler d’amour nécessite de faire appel à quelque chose qui dépasse l’intellect. « Le cœur a ses raisons que la raison n’a point » écrivait Pascal. Parler de ses émotions, aller chercher au plus profond de soi ce qui fait vivre l’amour est pour beaucoup très difficile dans des sociétés où tout est cadré, normé que ce soit dans nos relations professionnelles, familiales, religieuses. Parler d’amour peut même apparaître comme une forme de faiblesse. Mais pouvons-nous renoncer à parler d’amour dans une société qui en a tant besoin, où les liens de fraternité, d’amitié, d’amour sont souvent mis à mal. Je pense que nous devons nous réapproprier ce terme, que nous devons le faire vivre à travers nos actes, que nous devons le proclamer en lui redonnant ses lettres de noblesse. Pour tout croyant, c’est suivre la volonté divine. Je ne peux m’empêcher de citer Râbi’a al-Adawiyya[6] : « Entre l’amant et le bien-aimé, il n’y pas de distance, ni de parole, que par la force du désir, ni de description, que par le goût. Qui a goûté, a connu. Et qui a décrit ne s’est pas décrit. En vérité, comment peux-tu décrire quelque chose, quand en sa présence tu es anéanti ? En son existence, tu es dissout ? En sa contemplation, tu es défait ? En sa pureté, tu es ivre ». Râbi’a al-Adawiyya montre dans cette citation que connaître l’Amour divin est un but ultime pour les croyants bien supérieur à toute autre requête. Être enveloppé de l’amour divin est le plus beau symbole du lien qui unit Dieu à Sa Créature.

Mais la raison est nécessaire à l’être humain. Nous sommes des êtres doués de la raison nous permettant de distinguer le bien du mal, nous permettant le libre-arbitre dans le choix de nos actes. Le Coran, qui est la synthèse des révélations précédentes, invite l’homme à réfléchir, à penser le texte pour faire vivre notre foi dans les sociétés actuelles et non à se référer à une lecture simplificatrice et littéraliste du corpus coranique. L’islam appelle les croyants et les croyantes à acquérir la science afin d’aiguiser notre raison. Ici, il s’agit de trouver un juste équilibre entre l’amour et la raison.

Enfin, de mon point de vue, le terme « piété » est venu se substituer au terme « amour ». Le terme piété signifie « Attachement plein d’amour et de révérence, qui se manifeste par des marques de respect, des actes de dévouement. »[7]. La piété découlerait de l’amour, elle serait la conséquence de l’amour. L’amour, d’un point vue hiérarchique, si nous pouvons parler ainsi, se situerait donc au-dessus de la piété. Alors pourquoi vouloir remplacer le mot « amour » par le mot « piété » dans nos discours et discussions. Comme il a été dit plus haut, parler d’amour engendre une forme de peur, de mal-être, serait-il devenu trop banal de parler d’amour ? Nos sociétés en ont pourtant besoin pour vaincre leurs peurs et leurs inquiétudes. C’est certainement par l’amour de notre prochain que nous arriverons à construire une humanité respectueuse et humble. Une humanité sans amour ne peut exister, l’amour est primordial au développement de l’humanité, l’amour est nécessaire dans nos prises de décisions quelque soit nos fonctions ou nos titres.

Sans l’amour de nos parents, de nos grands-parents, comment aurions-pu nous construire ? Sans l’amour de nos amis ou de ceux et celles qui croisent nos chemins, comment pourrions donner sens à nos vies ? Comment un homme et une femme peuvent-ils devenir un couple sans amour ? L’amour est un élément central de la construction de notre humanité que l’on soit croyant ou non-croyant.

Les trois monothéismes ont beaucoup à apporter à l’humanité sur ce sujet mais il est important qu’ils traitent du thème de « l’Amour ». Aujourd’hui, il est malheureusement trop absent au sein de nos discussions théologiques et en islam en particulier. Les musulmans et les musulmanes sont trop préoccupés par les normes et les règles, entre ce qui est licite et illicite.

Nous devons revenir aux fondamentaux en étudiant notamment de manière approfondie les piliers de la foi à la lumière du XXIe siècle et donc en rappelant avant tout que l’islam est synonyme d’Amour.


[1] Tierno Bokar, que l’on appelait le Sage de Bandiagara. Cheikh de la confrérie soufie Tidjaniya, il fut une pure et haute figure non seulement de l’islam en Afrique noire, mais de la spiritualité universelle.

[2] Vie et enseignement de Tierno Bokar p 142

[3]Evangile selon Saint-Jean 13 : 34

[4] Référence aux propos de Thérèse de Lisieux.

[5] En référence à l’analyse de Maurice Gloton

[6] Considérée comme l’une des grandes saintes de l’islam, Râbi’a al-Adawiyya (m. 185H. /801 J.C.) est la figure qui illustre par excellence la sensibilité de l’amour spirituel féminin. Elle fut parmi les autres saintes, celle qui a le plus exprimé son Amour pour Le Seigneur par ses actes, ses paroles et ses poèmes.

[7] Dictionnaire de l’Académie Française

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