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À Grenade, le bonheur des converties à l’islam

De plus en plus d’Espagnoles — et autres Européennes — adoptent sans complexes la religion musulmane. On les retrouve beaucoup dans cette ville andalouse, qui fut le dernier réduit de la présence de l’islam en Espagne.

Source : Courrier International – 16/02/2018 https://www.courrierinternational.com/article/grenade-le-bonheur-des-converties-lislam

Le 2 janvier 1492, le sultanat de Grenade, dernier bastion de la dynastie nasride en Espagne, tombait aux mains des Rois catholiques après près de huit siècles de domination arabo-musulmane. Ainsi prenait fin le règne d’Al-Andalus.
Pourtant, aujourd’hui encore, cette lointaine présence musulmane perdure dans une population qui a choisi l’islam pour religion, et Grenade comme lieu de vie. Ici, au pied de ce splendide vestige d’une époque révolue qu’est le palais de l’Alhambra, des femmes mènent tranquillement leur vie, nourries par leur foi musulmane.

Des premières conversions à la fin des années 1970

Elles sont donc arabes ?” pourra-t-on se demander. Non, dans leur majorité, ces femmes sont espagnoles et certaines sont originaires d’autres pays européens. Leurs parents, espagnols ou d’une autre nationalité européenne, donc, se sont convertis à l’islam et les ont élevées dans les valeurs de cette religion, ou bien ce sont elles-mêmes qui ont embrassé cette foi.
Les premières conversions en Espagne remontent à la fin des années 1970, mais elles sont nombreuses encore de nos jours : à Grenade et dans sa province, on estime à 300 le nombre de familles musulmanes converties.
De fait, Grenade reste une référence culturelle importante dans le monde arabe moderne, et Al-Andalus continue de fasciner les musulmans partout dans le monde. Nombre des premières converties l’ont fait dans le sillage de l’esprit révolutionnaire de mai 1968. “Nous étions en butte à un système que nous voulions changer. Nous sommes passées par des mouvements marxistes, antifascistes, féministes, pour à chaque fois nous rendre compte de leurs limites. Malgré leurs idéaux de liberté, ils ne comblaient pas le vide spirituel”, expliquent certaines femmes.

Des milieux sociaux très divers

L ’islam fut ainsi le recours naturel, au terme d’une quête de solutions tant individuelles que collectives. Si ces converties partageaient une même soif de justice et de spiritualité, elles venaient de milieux sociaux très divers : familles humbles ou plus à l’aise, universitaires, artistes ou femmes au foyer.
Aujourd’hui encore, cette population affiche la même diversité : on trouve des psychologues, des médecins, des enseignantes, des artistes et artisanes travaillant le cuir ou la céramique, des étudiantes, ou des femmes se consacrant à leur famille.
En général, il est difficile de deviner leur appartenance religieuse si elles-mêmes n’en disent rien. Les Grenadins ont souvent affaire, sans le savoir sans doute, à une femme médecin musulmane ou à des vendeuses qui font leurs cinq prières quotidiennes. C’est qu’elles intègrent naturellement les valeurs de l’islam à leur quotidien.

Avec voile ou sans voile

Cela se voit particulièrement dans leur façon de s’habiller. Certaines converties préfèrent porter un foulard qui leur couvre les cheveux, mais elles sont nombreuses à ne rien mettre – voiler sa tête n’est en effet pas une prescription de l’islam, plutôt l’importation d’une coutume venue d’une certaine région du monde devenue prégnante en matière religieuse.
Plusieurs femmes précisent aimer se couvrir la tête pour certaines occasions, par respect pour les autres, même si le reste du temps elles ne le font que selon leur humeur et en
fonction de leur activité professionnelle. Le foulard est parfois un signe de reconnaissance au sein de la communauté musulmane, un symbole d’appartenance – tout comme il peut être facteur de discrimination.
Sale Arabe, fous le camp !” sont des mots que beaucoup d’entre elles ont entendus au moins une fois. Sans parler des “Terroriste, rentre dans ton pays !”, qui pourraient faire sourire ces femmes qui sont bien chez elles en Espagne.
Beaucoup ont d’ailleurs renoncé à se voiler pour ne pas attirer l’attention. Pour Aisha : « Les temps sont durs, confirme Aisha. Chaque fois qu’il y a un attentat dans le monde, et plus encore en Europe, on nous montre du doigt, on fait des insinuations, on nous agresse simplement parce que nous sommes musulmanes. Après l’attentat à Barcelone, il y a même eu une manifestation contre les musulmans devant notre mosquée, ici à Grenade. Beaucoup de gens pensent que nous sommes le problème, que nous sommes porteurs de messages de haine contre les Européens – c’est absurde, nous sommes nous-mêmes des Européens ! Il y a sans doute des musulmans, hommes ou femmes, qui embobinent avec de fausses promesses des gamins un peu paumés pour les inciter à se révolter contre une fausse conception de l’Occident, mais à Grenade je ne connais personne qui s’aventurerait dans quelque chose d’aussi insensé. D’autant que c’est totalement contraire à l’islam. »

D’autres converties, à l’inverse, ne sortent jamais tête nue et ont opté pour un voile qui ne dissimule pas seulement leurs cheveux. Il n’y a pas de règle, chacune fait comme bon lui semble.“Un jour, dans une boutique où je cherchais une robe pour un mariage, les vendeurs m’ont demandé si j’étais musulmane, puisque j’étais voilée. Ils m’ont aidée à trouver un modèle élégant, pour cette occasion. Je ne me suis pas sentie différente, ni stigmatisée, au contraire, j’étais reconnue dans mon identité à la fois intérieure et extérieure. Beaucoup de gens croient que le voile est obligatoire, voire imposé par les hommes, que l’islam est une religion machiste, ce n’est pas vrai. Dire que les femmes n’ont aucune liberté est faux aussi. Nous n’avons pas le droit d’avoir des relations sexuelles hors mariage, mais au sein du couple, nous vivons une sexualité très spontanée, sans tabous.

Des études et une carrière professionnelle

Les musulmanes en couple que nous avons rencontrées sont toutes mariées religieusement, et quelques-unes civilement aussi. Pour la plupart, le mariage, outre sa vertu de contrat pris devant Dieu, est vécu comme une protection. Certaines se sont mariées à 18 ans et ont rapidement eu des enfants. D’autres, mariées jeunes elles aussi, poursuivent des études, une carrière professionnelle et une vie personnelle et prennent leur temps avant de fonder une famille, à l’image de beaucoup d’autres Européennes. Il y a aussi eu des divorces, comme le permet l’islam.
En règle générale, ces Grenadines ont épousé des musulmans espagnols – les époux musulmans étrangers sont rares. Si l’islam d’Espagne ressemble beaucoup à celui pratiqué ailleurs dans le monde, il a aussi ses spécificités culturelles.
Yasmina, 36 ans, raconte : « Pendant un moment je me suis éloignée de l’islam et j’ai vécu en couple avec des non-musulmans. Et puis un jour j’ai eu de nouveau envie de prier et de respecter d’autres rites. D’abord j’ai voulu rencontrer un musulman, puis un musulman plus précisément espagnol, avec qui je partage la même langue et la même culture. Quand j’ai connu celui qui allait devenir mon mari, j’ai compris que ce que je cherchais en fait, c’était un musulman catalan – comme moi. Quelqu’un avec qui la compréhension serait plus approfondie encore. »
Les cas de polygamie sont rares, quoique connus et acceptés – la plupart des femmes ne le souhaitent pas, quoi qu’il en soit. Certaines cependant l’ont choisi, comme Salima, 39 ans, qui a épousé un homme déjà marié parce qu’elle a eu le sentiment d’entrer ainsi dans une famille. Pour elle, la relation avec la première épouse a toujours été facile : les deux femmes s’occupent ensemble de leurs enfants et partagent les tâches domestiques, un avantage de la cohabitation.

Des conversions récentes

Car Salima et sa “co-épouse” vivent sous le même toit, avec le mari et les enfants nés des deux relations, comme une grande famille. Dans d’autres mariages en revanche, chaque épouse a sa maison, et le mari partage son temps équitablement entre les deux. Chaque relation a ses spécificités et son modus vivendi. En règle générale, ces mariages polygames se limitent à deux femmes, et la polygamie étant interdite dans l’Union européenne, seule l’une des unions est officialisée civilement.
La plupart des jeunes musulmanes de Grenade sont nées de parents convertis, mais certaines femmes de 20-30 ans ont adopté récemment la foi musulmane, et à leur propre initiative. C’est le cas de Hanna, convertie depuis 2016. Après un premier contact avec l’islam en 2009, lors d’un voyage au Maroc, la jeune femme se cherche et entreprend des études d’arabe, puis elle décide de se convertir à la grande mosquée de Grenade, fondée en 2003. Une décision accueillie très naturellement dans sa famille, et qui passe inaperçue de ceux qui dans son entourage ne sont pas au courant, car Hanna n’a pas changé.

“Un milieu très respectueux de la femme”

Souvent, pourtant, les proches voient d’un mauvais œil les conversions. Quand Halima, qui s’était déjà essayée au taoïsme et au bouddhisme, s’est convertie à l’islam, ses parents ne lui ont plus adressé la parole pendant quelque temps, raconte la jeune femme : ils ne comprenaient pas ses motivations. L’opinion en général, s’interroge beaucoup sur la multiplication des conversions chez les Européens. “J’avais besoin de plus de spiritualité, explique pour sa part Halima, et l’athéisme de ma famille était pour moi un frein, je pratiquais la méditation mais ça ne me suffisait pas. Un jour, un Espagnol converti m’a parlé de l’islam, de façon très simple (et dans ma langue, enfin !), et j’ai eu l’impression qu’il y avait là tout ce que je cherchais depuis si longtemps. J’y ai trouvé un milieu très respectueux de la femme, des enfants et des anciens.

Prières et flamenco

Les converties disent trouver dans l’islam les valeurs d’amour, de paix et de solidarité que d’autres philosophies ne leur apportaient pas, ainsi que le sentiment d’appartenir à une communauté. Malgré l’islamophobie si répandue en Europe et ailleurs, beaucoup de musulmanes européennes insistent sur la sérénité qu’elles trouvent dans leur nouvelle foi, notamment par le biais des convertis de leur propre pays.
Pour Safá, 22 ans : « Je ne suis musulmane que depuis quelques années, mais je me suis rendu compte que j’ai une grande facilité à échanger sur l’islam avec d’autres Espagnols, avec qui j’ai beaucoup d’autres choses en commun. Je ne pourrais jamais arrêter de prendre des cours de flamenco et de manger de la tortilla, pas plus que je n’accepterais de renoncer à faire mes prières ou d’oublier ce que je ressens. Être ce que je suis, c’est un travail d’équilibriste au quotidien, ça n’est pas toujours simple. Mais je n’imagine pas vivre autrement.« 

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